Rubrique : austérité
Le Conseil fédéral tourne le dos aux progrès
Une société qui accepte d’économiser dans la connaissance
et la formation n’a plus d’avenir. Les coupes prévues dans les budgets fédéraux de ces domaines doivent être combattues avec force.
La seule matière première de la Suisse est grise, paraît-il. Privés d’accès à la mer, de minerais, de pétrole, de terres rares, les descendants des Waldstätten ont bâti leur prospérité sur leur travail acharné, affirme le récit national. Et sur leur intelligence. Mais cette dernière risque de passer à la moulinette de l’austérité financière dès 2027.
Le paquet d’allégement budgétaire (PAB27) concocté par le Conseil fédéral, dont le Parlement est déjà saisi, prévoit en effet de multiples coupes claires dans les différents domaines de la connaissance.
Le paquet comprend une soixantaine de mesures d’économie, dont environ la moitié pourront être introduites dans l’examen ordinaire des budgets 2026 et 2027, tandis que l’autre moitié nécessiteront des modifications législatives. Ainsi, le projet de loi déposé au Parlement fédéral compte 18 pages et modifie d’un coup 33 lois existantes.
L’intelligence coûte trop cher
En particulier, les domaines couverts par le budget du SEFRI (Secrétariat d’État à la formation, la recherche et l’innovation) vont en effet supporter environ 15 % de l’effort d’économie en 2028, quand bien même ils ne représentent que 9 % des dépenses totales de la Confédération. La coupe n’est pas du tout proportionnée. En francs, ces différents domaines coûtent environ 9 milliards de francs par an sur un budget fédéral total de presque 90 milliards en 2027. Ils devront économiser quelque 460 millions chaque année, soit par des réductions sèches de financement, soit par un freinage des augmentations prévues.
Des institutions importantes comme le Fonds national suisse pour la recherche, InnoSuisse, les écoles polytechniques, les universités et hautes écoles verront leurs financements fédéraux limités à l’avenir, les faisant revenir à la situation financière d’avant 2020. Dans la même veine, l’Office fédéral de la statistique doit économiser sur le nombre des enquêtes et études menées. De même pour les services de l’administration fédérale dédiés à la recherche. Jusqu’à la formation professionnelle continue qui perdra les 20 malheureux millions alloués jusqu’alors à l’acquisition des compétences de base des adultes en matière de français, de mathématique et des technologies de l’information. Même le soutien fédéral aux activités extrascolaires des enfants et des jeunes serait réduit d’un ou deux millions.
Le PAB27 s’en prend ainsi à tous les pans de l’éducation et de la connaissance, que ce soit dans la recherche technique ou sociale, fondamentale et appliquée, dans l’observation de la société suisse et dans la transmission des savoirs, soit la formation de base, professionnelle et académique. Une partie de ces coupes pourraient être compensées par une « augmentation du financement par les utilisateurs » (hausse des taxes universitaires et du prix des cours) ou une « augmentation de l’impôt sur les retraits des capitaux de retraite », préconisent les documents du Conseil fédéral.
Oppositions multiformes
Un tel projet d’économie s’apparente à une casse sociale d’ampleur sur le long terme. En effet, une société qui limite ses moyens de connaissance dans un monde toujours plus complexe se condamne à la relégation. Non seulement sur le plan d’ensemble de l’intelligence collective, mais aussi sur le plan des individus tendanciellement poussés vers un déclassement social, qui est l’exact contraire du fameux « ascenseur social » dont la légende du petit Suisse aux bras noueux se nourrit.
Ce projet suscite de nombreuses réactions négatives, à tous les niveaux. On a ainsi vu les directions des Écoles polytechniques, du FNS, de Swissuniversities s’y opposer, en plus de syndicats et d’associations patronales. Même des commissions parlementaires se mettent à produire des corapports demandant chacune de surseoir à telles ou telles mesures… Les six premiers mois de l’année prochaine seront donc un moment d’intenses conflits ouverts et de négociations de couloirs.
Par précaution, il faut se préparer : un référendum contre ces coupes sera certainement lancé vers l’été 2026.
Michel Schweri

