Dans le CCT, le principe de l’égalité des salaires entre hommes et femmes est reconnu. Ce n’est pas le cas pour la catégorie des auxiliaires. Pourtant, ces auxiliaires ne sont pas sans formation, puisque contractuellement leurs salaires minimaux sont applicables après six mois. Il y a donc bien formation pour les postes d’auxiliaires. Aussi, nous ne comprenons pas pourquoi le principe valable pour une catégorie ne l’est pas pour une autre.
C’est le mode de production
L’origine de la discrimination pour les femmes de la catégorie des auxiliaires repose sur le fait qu’elle est apparue tard dans notre profession, au moment où le patronat réorganisait la production. Plus exactement après le stade du précapitalisme. La division du travail, la mécanisation et l’automation engendrée par l’organisation capitaliste du mode de production ont introduit les différentes catégories : professionnels, auxiliaires, hommes et femmes.
Lorsque le processus de fabrication n’en était qu’au stade artisanal, les travailleurs professionnels assumaient d’un bout à l’autre ce processus. Quand les femmes pénétrèrent dans le métier, les typos comprirent très vite qu’il était de leur intérêt d’imposer au patronat un minimum salarial commun pour les deux sexes. En effet, les tâches étaient et sont tout à fait à la portée des femmes.
Le tarif salarial identique pour les professionnels hommes et femmes coupa court à la division des travailleurs des arts graphiques. Ce fait maintient aujourd’hui encore la cohésion de cette catégorie de travailleurs sur la base du salaire traditionnellement dévolu aux hommes.
Au stade de l’industrialisation, la classification du travail et du « savoir » accumulés dans l’appareil de production permet au patronat d’amplifier la division du travail et crée de nouvelles catégories d’ouvriers. Elles sont plus nombreuses, et les plus exploitées deviennent de plus en plus importantes numériquement. Un nombre croissant de postes d’auxiliaires sont créés.
Devant cette « révolution » sauvage, l’ensemble des travailleurs se trouve désemparé. Les crises de surproduction, génératrices de guerres, se produisent selon un cycle de plus en plus rapproché. Le salaire correspondant au minimum vital baisse : les ouvriers s’appauvrissent de trop produire. Cela contraint les femmes à travailler et les hommes à accepter qu’elles occupent les postes offerts, qui sont aussi les moins rétribués ; les postes d’auxiliaires femmes.
Un pas en arrière
Dans les arts graphiques, le SLP revendique l’égalité des salaires auxiliaires hommes et femmes. En mai 1980, le patronat concède une « saloperie » : dans la forme, c’est l’égalité ; dans le fond, c’est une division de plus. C’est de fait une nouvelle catégorie d’auxiliaires : travail léger et travail lourd, travail sur grandes et sur petites machines ou de table.
Cette notion fait basculer une immense quantité d’ouvriers dans la catégorie la plus « basse ». Non seulement les auxiliaires masculins, mais aussi, par la formulation de l’article 20, tous ceux et celles qui seraient occupés à des travaux professionnels sans être en possession d’un certificat fédéral de capacité.
Ce n’est pas une provocation, comme l’appelle le PSO dans son tract « Nous n’avons pas lutté pour des prunes », mais le plus beau coup de force du patronat, sa plus importante rapine sur ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail pour vivre. Ce sont des pneumatiques sur les roues en bois de son char à profit. En bref, il défend ses intérêts d’exploiteur. C’est la réponse de la bourgeoisie à notre revendication « A travail égal, salaire égal ».
Deux pas en avant
Après les diverses grèves, nous obtenons que la nouvelle catégorie d’auxiliaires soit équivalente à la plus « haute » — au niveau salarial s’entend. Cela permettra à des auxiliaires femmes de gagner autant que les hommes, puisque le minimum reste unique pour ceux-ci quelles que soient leurs fonctions. Avec la nouvelle formulation de l’article 20 et l’avenant signé le 1er décembre, c’est un triple acquis pour les travailleurs sur la proposition du CCT détérioré du mois de mai.
Article 20, lettre a : « Sont soumis au CCT tous les travailleurs au sens de l’article 5 occupés à la confection technique d’imprimés ( …) et qui prennent part pratiquement au processus de fabrication d’imprimés, de leur préparation à la livraison. »
Avenant du 1er décembre : « Cette nouvelle disposition a essentiellement pour but de soumettre au CCT tous les travailleurs occupés à la confection technique d’imprimés, et d’accorder en particulier les mêmes prestations sociales et les autres avantages du CCT aux travailleurs non qualifiés. »
Finalement, nous trouvons la définition des travaux qualifiés dans l’annexe VII, aux fonctions réglementées de la branche graphique. C’est-à-dire les fonctions définies dans les divers règlements d’apprentissage. Ces nouvelles dispositions contractuelles signifient :
- Premièrement, les auxiliaires femmes qui effectueront des tâches sur grandes machines et des travaux lourds ou pénibles seront payées comme les auxiliaires hommes.
- Deuxièmement, l’avenant stipule qu’il n’y a qu’un salaire minimal pour les auxiliaires masculins le plus élevé, soit 2098 fr. 40. C’est la suppression de la division travaux lourds ou légers concernant les hommes.
- Troisièmement, les auxiliaires hommes ou femmes accèdent aux salaires des professionnels lorsqu’ils effectuent des tâches qualifiées telles que celles qui sont réglementées dans la branche graphique et définies dans les divers règlements d’apprentissage.
C’est à ces phrases-là, que le Parti socialiste ouvrier renie, que nous entendons donner toute leur ampleur. C’est encore ce que le PSO appelle un gadget, c’est ce qu’il ne comprend pas puisqu’il estime que le CCT ne contient qu’une modification rédactionnelle : « La catégorie des salaires « féminins » a tout simplement été remplacée par la catégorie du « travail sur les petites machines et sur les tables. »
Gagné et pas gagné
Oui, malgré ces pas en avant, ce n’est pas l’inscription du principe de l’égalité des salaires entre hommes et femmes dans la catégorie des auxiliaires. Mais c’est déjà, parle salaire à la fonction, le maintien de la tarification par d’autres moyens que par ceux de l’aspect de la défense corporative de la profession. Nous avons contrecarré la réponse de la bourgeoisie à notre revendication : elle a essayé de multiplier par deux sa discrimination, et elle a échoué.
La grève a permis de refuser l’égalité sur des critères patronaux : l’homme qui ferait un travail dévolu traditionnellement aux femmes aurait un salaire égal à celui traditionnellement dévolu à celles-ci. Cet homme recevra le salaire traditionnellement dévolu aux hommes pour effectuer ce travail dit féminin.
De plus, la femme effectuant un travail d’homme recevra un salaire d’homme, alors que jusqu’à présent elle recevait un salaire de femme. Nous avons inversé la proposition patronale. C’est un premier pas vers un minimum unique pour les auxiliaires. Il faudra désormais veiller à ce que ce minimum soit aligné sur le salaire minimal des hommes, et non sur des prétendus travaux lourds ou légers.
Travail égal, salaire inégal
Travail inégal, salaire égal
Ce devraient être des slogans et des postulats que nous devrions peut-être poser dans le cadre du capitalisme. Un salaire égal sera inégal parce que nous ne pouvons pas voir une égalité entre le salaire d’une femme ayant un enfant à charge et celui d’un homme célibataire ou d’un père de famille avec deux enfants, même si ces trois travailleurs font le même travail. Si les salaires sont égaux, les besoins ne le sont pas, et leur satisfaction encore moins.
C’est pourquoi l’égalité des besoins entre un couple avec deux enfants dont seul le père travaille comme auxiliaire d’expédition et un autre couple avec deux enfants dont seule la mère travaille comme claviste en photocomposition devrait engendrer pour ces travaux inégaux un salaire égal.
La révolution
Ce n’est pas « Salaire égal pour un travail de valeur égale ». Ce ne sont pas non plus les slogans du titre de l’alinéa précédent. La révolution, c’est ce qui amènera la disparition de la discrimination entre homme et femme, entre travail manuel et travail intellectuel, entre travail à la campagne et travail à l’usine. La révolution aura pour tâche de supprimer la domination du capital sur le travail, donc la suppression du salariat.
Le premier slogan d’égalité authentique entre homme et femme, c’est : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » C’est là le premier pas vers la société où l’on ne travaillera pas pour un petit salaire individuel, mais pour les besoins de tous.
Claude Reymond
(référence d’archive : 1982-10-08sco+Jean HAHLING_LeGutemberg critère travail lourd ou léger)
et 16 mois plus tard, la « solution » contractuelle se trouve réalisée
Sous-commission ouvrière de la Tribune de Genève
Jean Hahling, chef de la reliure
de la Tribune de Genève
Au Comité ceniral du Syndicat du livre et du papier
Genève, le 8 octobre 1982.
Collègues,
Nous vous informons que la Tribune de Genève a accordé le salaire travail lourd — à de grandes machines et travaux pénibles — aux trois auxiliaires féminines de la reliure avec effet rétroactif au 1er décembre 1980 sur la base des éléments suivants :
1. Travail à de petites machines et travaux de table (légers) :
- travail assis à de petites machines de moins d’un mètre carré de surface et sans avoir à suivre un rythme ;
- trayail de table assis sans suivre un rythme ;
- travail avec des encolleuses, sur des piqueuses à fil de fer, avec de petites égaliseuses-vibreuses (pas celles équipant les massicots).
2. Travail à de grandes machines et travaux pénibles (lourds) :
- il est retenu une notion de poids, 500 kg. par jour, les travaux de numérotation de livres par exemple, encartage, etc.
- travail de table assis en devant suivre un rythme (travail à la chaîne) ;
- travail de table débout ;
- travail d’auxiliaire sur l’ensemble des machines autres que celles énumérées au chiffre 1 — voir comme référence la liste des machines figurant dans le règlement d’apprentissage de relieur industriel.
Voilà les bases sur lesquelles les efforts du syndicat doivent se porter pour étendre aux auxiliaires féminines les conditions contractuelles auxquelles elles devraient avoir droit.
Nous tenons à indiquer que notre démarche a été achalandée d’une statistique journalière et mensuelle sur le nombre d’heures effectuées selon les critères des chiffres 1 et 2. Nous avons relevé que deux personnes sur trois effectuaient du travail dit lourd et que la troisième effectuait 70% de travail dit lourd. Nous avions donc formulé pour cette dernière personne la revendication suivante : son salaire devrait être augmenté de 70% de la différence entre les minima travaux à de grandes machines et travaux à de petites machines. De fait, comme vous pourrez le constater dans les annexes, ces trois personnes ont été mises au profit du minimum travaux à de grandes machines — soit aujourd’hui au salaire de 2176 fr. par mois pour 173 heures.
En espérant que vous saurez utiliser ces données pour généraliser leur application et pour enfin définir centralement la notion du trayail des auxiliaires féminines soumises au CCT 80 ASAG/ SLP, nous vous prions d’agréer, collègues, nos salutations les meilleures.
La sous-commission ouvrière.
Le secrétaire :
Jean Hahling, chef d’atelier
de la Tribune de Genève.



